Trois pommes dans le métro.

Un samedi soir comme un autre. La capitale arrose ses jeunes. Le célèbre Paris by Night n’existe plus mais l’envie de s’évader n’en demeure pas moins pour autant.

Le métro ces soirs-là n’a plus rien à envier à son quotidien morose que lui inflige la semaine. Ces soirs-là le métro rit. Il s’exclame, crie, chante comme une casserole ou au contraire laisse par magie de surprenants timbres de voix s’emparer de ses wagons. Il ramasse aussi de charmants dégueulis qui valent des détours, des dégoûts, des rires compatissants ou moqueurs. Eté comme hiver, le métro en ces soirs de fête se hâte à l’idée que son âme vibre à nouveau. Les pochtrons ou tous ceux qui avivent leurs esprits sont ses meilleurs amis. Il accueille ces milliers d’âmes dans ses sous-terrains à coeur joie. Au milieu de tout ce brouhaha règne aussi des petits groupes de clodos. Leur temps de répit s’illustre en pinard, clopes, filles… Si à travers la fenêtre du métro on vire le regard sur certaines de leurs scènes, on peut imaginer qu’elles pourraient être leurs sujets de conversations. A en croire l’enthousiasme qui se lie sur leurs visages, ils doivent être bien baroques.

Dans cette jungle underground qui se mêle à des courants au travers desquels le temps paraît soudain être ralenti, il y a ce vagabond qui s’étend aisément sur une rangée de sièges sur les quais de son métro. On l’aperçoit gai comme un pinson à la station Nation. De toute évidence, le métro est devenu sa République. Sa souplesse corporelle l’amène à s’assoir sur un strapontin tandis que les portes se referment derrière lui.

C’est parti. Cette paire d’yeux qui l’observe n’a que deux stations avant de quitter ce drôle de spécimen assis devant elle.

A la fois intriguée et amusée par cet étrange personnage, elle le contemple. Ce petit homme noir ne dépasse pas les trois pommes. Il a une tête disproportionnée par rapport à sa taille. La vie lui a fait don d’une grosse tête. Sans doute, a t-il franchi la quarantaine. Une quarantaine abîmée, précoce. La jeunesse il l’a dans ses yeux rieurs, coquins, parfois même trop expressifs au point de surprendre. Ils font de lui un enfant. Son petit corps est aussi menu qu’un moineau. On croirait une crevette avec la tête d’une gambas qui se régalerait d’un soleil qu’elle imagine vrai.

Le gars a du style malgré son monologue. Ouai, il est sur sa planète. Qu’elle doit-être bien illuminée ! Mais heureuse à en croire la belle naïveté qui maquille cet inconnu dont personne ne fait attention. Il paraît qu’il ne faut jamais ignorer un mendiant, un clochard, un SDF, un vagabond, on l’appellera comme on le voudra. Savoir qu’il nous regarde et ne pas daigner croiser son regard est encore pire pour eux. C’est comme s’il n’existait vraiment plus. On peut bien l’imaginer en échangeant les rôles quelques secondes.

Donc le gars a du style. Petite veste en velours kaki, pantalon noir et un petit polo blanc qu’il a dû sauvé de sa vie d’avant, l’habillent. Ce gars-là avait probablement bon goût au temps où les choses allaient mieux pour lui. C’est drôle, il est à la fois perdu et heureux. Comme sa bonne bouteille de pinard qui valse de gauche à droite. Bien ouai, comme lui elle s’enchante.

Cette même paire d’yeux qui l’observe et dont le propre regard est soutenu par ce petit gars, se dit que sa vie a du sacrément être semée d’embûches. Il suffit de le constater par les trois ou quatre à chicots qui lui restent à tout casser. Mais malgré ça, il reste doux à regarder.

Les portes vont à nouveau se refermer avant le trajet de la dernière station. Des gens joyeux montent la marche et zappent ce petit personnage insolite. Ils ratent quelque chose bien qu’il se trouve sous leur nez. L’ignorance est volontaire vu l’espace libre qui règne autour de son strapontin. Mais le petit gars n’a que faire d’autrui et se penche minutieusement vers ses chaussures pour les choyer. Ou plutôt il s’inquiète des trous qu’elles portent déjà à leurs extrémités. Il doit les sauver à tout prix voilà pourquoi il semble les caresser comme on caresserait une peau divine.

Ce geste anodin suscite brusquement peine et désarroi pour la paire d’yeux. Elle qui n’avait jusqu’à lors pas abaisser son regard jusqu’à ses semelles. En plus d’être trouées, ses chaussures sont les chaussures d’un clown. Le petit homme doit faire du 40 alors qu’elles en paraissent trois tailles de plus. Le constat est maintenant définitif : de toute évidence le petit gars est bel et bien disproportionné. Apparemment il s’en fiche car il est doté d’une incroyable magie qui oxygène la bulle dans laquelle il plane. Admirative, la paire d’yeux ne peut cependant se détacher de la compassion qui l’accapare. Alors elle hésite : il n’y a qu’un billet de vingt euros dans son porte-feuille qui maintient un ras des pâquerettes depuis quelques mois déjà. C’est triste mais si la paire d’yeux se décide à céder son bout de papier au petit homme perché, les regards se tourneraient inévitablement sur eux deux. A ce moment-là seulement.

Il ne reste que quelques secondes avant de le lui donner. D’accord ça marche on lui donne ! Mais l’expression du petit homme noir devient soudain loufoque. Ses yeux bizarres et hypra suggestifs fixent la paire d’yeux. Il la regarde en l’invitant à déguster sa bouteille qu’il caresse avec délectation. Ses lèvres s’articulent vivement. Le message n’est pas vraiment décodé puisque la musique chante dans les oreilles de la paire d’yeux. Cependant, il lui déclenche une peur naissante, spontanée. La paire d’yeux se doute qu’il y a fort à parier que des dires cochons lui sont destinés. Comme une machine, elle secoue intérieurement son cerveau pour chasser sa brève peur injustifiée et se ressaisit :

« Je ne veux pas savoir ce qu’il se passe dans sa tête. Certainement, imagine t-il des galipettes… Mais après tout il a le droit. Qu’importe. Même si c’est le cas, il est étrangement touchant ce p’tit vieux… Pas plus haut que trois pommes. Puis… J’aime bien ses chicots ! C’est un personnage sympathique. »

Ce billet ? Lui file, lui file pas ? Les portes s’ouvrent enfin à destination et la paire d’yeux se lève. Debout, elle a son billet en main encore hésitante. Trois personnes montent aucune ne descend. Tout va très vite. Le petit gars la regarde. Ils ne sont que deux dans cet univers où le temps s’est définitivement arrêté. Les portes vont se refermer dans quelques secondes. Rapidement, la paire d’yeux sourit à ces trois pommes et lui glisse le billet entre ses mains. Il est tellement dans son monde qu’il n’est pas certain qu’il ait capté quoi que ce soit. Il ne serait même pas impossible qu’il s’en délaisse par idnavertance… Mais qu’importe là aussi. C’est désormais son bien et il en jouira comme bon lui semblera.

Fin de trajet. La paire d’yeux s’est éveillée avec un moment unique le temps de son parcours. Les samedi soirs, le métro ne fait pas de différence et invite ses passagers à s’exprimer sans gêne.

Dans la rue le lendemain. Accompagnée, la même paire d’yeux se balade en plein Paris et perd soudain la connexion avec celui qui lui parle. Son regard n’en revient pas et formuler une phrase longue lui devient chose ardue : « C’est… C’est dingue. Lui là ! Je l’ai croisé cette nuit. Dans le métro ! Je lui ai donné vingt euros… Quel destin. Oh ! Il a changé son bon pinard pour une Heineken… Ma bière ? C’est certain, ce gars-là a le sens du bon goût… »

Les trois pommes croisent la paire d’yeux. Visiblement, il l’a déjà oubliée. S’en était-il même souvenu à un instant ? Qu’importe…

« Que celui qui n’a pas traversé ne se moque pas de celui qui s’est noyé. » Proverbe africain.

Rien à voir, cette chanson m’a accompagnée pour écrire cette petite histoire…

[http://www.youtube.com/watch?v=fXCF8aKRMzU]

Ps : Merci Charlotte pour ton dessin que j’adore comme d’hab’. Bon voyage à Boston, à N-Y. Mon coeur et mes pensées sont avec toi. C’est notre voyage et on croise les doigts… Xxxx

Astrid EL Chami

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3 Commentaires

  1. Goéland

     /  octobre 29, 2013

    Très belle histoire 😉

    Réponse
  2. Samy

     /  novembre 4, 2013

    Jolie histoire! croisement de 2 regards, au travers de 2 mondes différents… histoire qui dénote de la tendance à l’indifférence parisienne envers tout et tous! fait plaisir 😉 Un zoubi Emma!

    Réponse

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